Des
médecins, sages-femmes et représentants de ministères
de la Santé de 15 pays francophones d’Afrique participeront
à Dakar du 04 au 07 mars 2002 à une conférence
internationale sur les soins après avortement (SAA). Au cours
de la conférence, les quinze délégations élaboreront
des plans d’action pour initier ou étendre les services
de soins après avortement dans leur pays. Des pays comme
le Sénégal et le Burkina Faso qui ont déjà
une expérience de SAA pourraient partager leurs expériences,
enseignements et obstacles rencontrés avec ceux qui démarrent
leurs efforts de SAA.
L’histoire
est authentique. Il se passe dans un village traditionnel de l’agglomération
dakaroise. Un jeune cadre vit dans une concession avec un couple.
L’homme travaille dans une carrière de basalte. Ses
revenus sont maigres et aléatoires. Son épouse analphabète
est une femme au foyer. Elle s’occupe de leur petite chambre
dans une habitation en bois. Le couple n’a pas d’enfant.
Un soir, le jeune cadre, de retour de son bureau, entend une femme
pousser des gémissements. Elle est consolée par un
homme désespéré qui, de temps à autre,
invoque Dieu. Le jeune cadre questionne sa femme. Celle-ci lui révèle
que sa voisine a fait un avortement spontané. Elle revient
de l’hôpital. Son mari n’a pas d’argent pour
acheter les médicaments prescrits par le médecin.
La femme souffre le martyre. Son homme ne peut rien faire. Le lendemain
matin, le jeune cadre récupère l’ordonnance,
paye les médicaments. Ce simple geste de solidarité
a peut-être sauvé une vie.
Des
histoires comme celle-là, beaucoup, dans les quartiers peu
favorisés des villes de l’Afrique subsaharienne, peuvent
en raconter des dizaines souvent plus dramatiques. Que retenir de
cette histoire ? La souffrance d’une femme, l’analphabétisme,
la pauvreté d’un ménage, son faible accès
aux soins de santé et un geste de solidarité. Un “
happy end ”. Tel n’est pas toujours le cas quand il s’agit
d’avortement. En effet, l’avortement, qu’il soit
spontané ou provoqué, aboutit souvent à des
complications qui entraînent, en Afrique subsaharienne, 20
à 50 % des décès maternels. Selon l’Organisation
mondiale de la santé (OMS), “ ce phénomène
est d’autant plus tragique que ces décès pourraient
être entièrement évités ”. De plus,
notent les experts de la santé de la santé de la reproduction,
on “estime que la prise en charge de ces complications constituent
le principal motif d’admission aux services d’urgence
des hôpitaux”.
L’Afrique
subsaharienne est une région du monde où beaucoup
de femmes meurent en donnant la vie. Le taux de mortalité
maternelle y est estimé à 870 décès
pour 100.000 naissances vivantes. Au Sénégal, il est
510 naissances vivantes pour 100.000 naissances vivantes contre
10 dans les pays développés. Dans notre pays, il existe
peu d’informations sur le pourcentage de ces décès
attribuables aux complications de l’avortement. Cependant en
1995, le ministère de la Santé estimait le nombre
total de cas d’avortement à 7.935 dont 2578 au niveau
des hôpitaux et 5.357 au niveau des districts sanitaires.
Ces chiffres ne rendrait compte que partiellement de la réalité.
En effet, hors des milieux hospitaliers, “ de nombreuses femmes
recourent encore à des avortements exécutés
par des personnes non qualifiées ou dans des conditions dangereuses
”.
Les
données disponibles suggèrent que la plupart des avortements
sont spontanés et touchent principalement les femmes mariées
ayant un âge moyen de 28,3 ans. Une des causes indirectes
des avortements indirects serait le paludisme. Les avortements provoqués
concernent principalement des femmes non mariées âgées
en moyenne de 21,4 ans.
PREVENTION
DES GROSSESSES NON DÉSIRÉES
Au
Sénégal, les taux élevés d’avortements
à risque sont liés en partie au manque d’accès
et d’utilisation de la contraception. La prévalence
de la contraception reste, en effet, faible au Sénégal
(7 %) particulièrement dans les zones rurales (7 %). Un peu
plus du tiers des femmes mariées en âge de procréer
désire, toutefois, retarder ou éviter une autre grossesse,
mais elles n’utilisent pas la contraception. Une étude
de base menée par le centre de formation et de recherche
sur la santé de la reproduction (CEFEROP) dans six districts
sanitaires a montré que seules 41 % des femmes présentant
des complications liées à l’avortement connaissaient
des méthodes pour éviter une grossesse et seules 17
% d’entre elles avaient effectivement utilisé une méthode
contraceptive ”. Ces statistiques donnent la mesure de la gravité
du problème dans notre pays. Il est même, aujourd’hui,
admis que “ la prévention des grossesses non désirées,
la prévention et la prise en charge des avortements à
risque constituent des interventions clefs pour une maternité
sans risque ”.
Les
conférences internationales sur la population (Le Caire,
1994) et les femmes (Beijing, 1995) ont adopté des résolutions
sur les avortements à risque. L’une de ces résolutions,
précisément le paragraphe 8.25 du Programme d’action
de la conférence internationale sur la population et le développement
dit : “ tous les gouvernements et toutes les organisations
intergouvernementales et non gouvernementales appropriés
sont instamment priés d’accroître leur engagement
en faveur de la santé des femmes, de s’attaquer aux
conséquences sanitaires de l’avortement à risque,
considéré comme un problème majeur de santé
publique et de réduire le recours à l’avortement
grâce à des services de planification familiale élargis
et améliorés ”.
Le
gouvernement sénégalais, qui était représenté
à ces conférences internationales, reconnaît
que les soins après avortement constituaient “ un sérieux
problème santé ”. Il a ainsi adopté en
1997, une stratégie nationale dont l’objectif était
de réduire à moitié le nombre d’avortement
à risque à l’horizon 2001. La prise en charge
des avortements à risque passe d’abord, de l’avis
des experts en santé de la reproduction, par l’amélioration
de la qualité et de l’accès des services d’urgence.
Ensuite, il faut des conseils en planification familiale pour prévenir
les grossesses non désirées. Enfin, des efforts doivent
être déployés pour améliorer des liaisons
entre les SAA et les autres services de santé de la reproduction
comme le traitement et la prévention des infections sexuellement
transmissibles.
STATUT
DE LA FEMME
Un
projet pilote d’introduction de soins après avortement
(SAA) de qualité y compris l’utilisation de l’aspiration
manuelle intra-utérine (AMIU) a été mis en
œuvre en 1996 dans trois structures de la région de
Dakar (CGO, Roi Baudouin et hôpital Principal). La phase-
pilote a été suivie d’une extension. Celle-ci
a concerné les hôpitaux régionaux de Saint-Louis,
Diourbel, Ziguinchor et Kaolack ainsi que le district de Sokone.
Le Sénégal dispose présentement d’un curriculum
de formation et des documents de normes et protocoles en SAA.
L’introduction
des soins après avortement de qualité dans le système
de santé sénégalais se heurte toutefois à
quelques contraintes identifiées par une étude de
base du centre de formation et de recherche sur la santé
de la reproduction (CEFEROP). Parmi ces contraintes, on note le
manque d’infrastructures et d’équipements adéquats
pour la prise en charge des soins après avortement (SAA)
selon les normes. Il y a aussi l’insuffisance du personnel
formé en SAA et une utilisation du curetage digital comme
principale technique de prise en charge entraînant la mobilisation
de personnel et moyens important et une durée d’hospitalisation
des patientes importante.
Le
manque d’informations et de connaissances sur les SAA aussi
bien parmi les patientes que parmi les prestataires ont été
aussi souligné par l’étude. D’autres contraintes
mises en évidents sont relatives aux systèmes d’information
et de référence recours non fonctionnels et aux problèmes
d’accessibilité géographique et financière
des SAA pour les populations des zones éloignées.
À cela, il faut ajouter, note l’étude, une forte
réprobation culturelle et religieuse par rapport aux grossesses
non désirées au sein de la population.
Le
Sénégal et les 15 pays francophones qui enverront
des délégués à la conférence
de Dakar considèrent les avortements à risque comme
un grave problème majeur à cause de leurs conséquences
médicales, sanitaires et sociales. Résoudre la question
de l’avortement à risque, c’est aussi, pour les
gouvernements, les partenaires au développement et les organisations
non gouvernementales, s’attaquer aux grands problèmes
sociaux comme la pauvreté, la législation sur la santé
de la reproduction, le statut de la femme, l’éducation,
la santé de la reproduction des adolescents et des jeunes
adultes, etc.
AVORTEMENT
AU SENEGAL : NI LÉGAL NI MÉTHODE DE CONTRACEPTION
L’avortement
n’est pas une question simple. Il soulève des passions
chaque fois qu’on l’évoque. À la conférence
internationale sur la population et le développement (CIPD,
Le Caire, septembre 1994), les discussions avaient presque fini
par éclipser les autres sujets de discussions. Cela avait
d’ailleurs fini par agacer de délégués
principalement ceux des pays du Sud. Un des termes du consensus
international de la CIPD était “ qu’en aucun cas,
l’avortement ne devrait être promu en tant que méthode
de planification familiale ”. C’est le cas au Sénégal.
Dans
la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, il existe une
“ opposition culturelle et religieuse à la libération
de la loi sur l’avortement ”. Au Sénégal,
l’avortement est interdit sous peine d’emprisonnement
de 6 mois à 2 ans. 5 à 10 sont prévus pour
les récidivistes. Le sursis n’est pas associés
à ces peines. Les complices sont aussi passibles de peines.
L’avortement en cas de viol ou d’inceste n’est pas
autorisé. Une universitaire, spécialiste du droit
de la famille, souligne que “ l’interdiction de cette
pratique est à l’origine de beaucoup d’infanticides
”. Un autre problème, ajoute-t-elle, est “ le conflit
d’intérêt entre les droits de la mère et
ceux de l’enfant ”.
La
réforme du droit de l’avortement est un des chantiers
ouvert par le réseau des parlementaires sénégalais
sur la population et le développement initiateur de la proposition
de loi sur la santé de la reproduction. Les chapitres qui
concernent l’avortement sont encore l’objet d’une
très grande attention. Chaque mot est pesé, discuté,
examiné au plus près.
EL BACHIR SOW
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l'article original : www.lesoleil.sn/archives/article.CFM?articles__id=11585&index__edition=9518
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